uschapters
Hard times in New York Town


Tag: Sociologie de trottoir


Family separations are happening peacefully (illustration effectuée par Michael E Reilly, peintre amateur et journaliste à Fox News)

Où je redécouvre uschapters avec des yeux émerveillés


Au mois de juin, j’ai renouvelé mon site Internet, ce qui m’a coûté 80 dollars, mais je n’ai jamais rien fait du renouvellement.

En revanche, depuis mon dernier article j’ai trouvé un travail.
Je vous raconterai un jour comment je ne sauve pas le monde au quotidien, c’est très très rigolo et c’est fourré de gens très très névrosés, j’adore. Je bosse dans une ONG qui fait du droit de l’immigration, autant vous dire qu’on se fend bien la poire en ce moment.

En vrai le fait d’avoir un travail n’explique pas vraiment mon absence d’articles car je trouve bien le moyen de me mater l’intégralité de screenprism, un blog youtube sur le ciné que je regarde au lieu d’aller au ciné (ma vie est devenue totalement meta), et aussi la saison 2 de Handmaid Tale, et aussi la saison 114 de The Walking Dead (c’est nul), et aussi de jouer à Catane, et aussi de glander sur internet en hurlant sur mes enfants.

En attendant, je me remets à écrire au rythme incroyable d’un article par semaine, on prend les paris de combien de temps je tiendrai ?

Pour un monde plus paisible, l'eau Vaimato, source de bien-être

Kids with guns


Les armes à feu aux Etats-Unis, pour nous, c’est:
– quinze jours après notre arrivée en 2014, Thanksgiving chez des copains américains plus âgés, à Youngstown, Ohio. On les voit balancer en soupirant des prospectus pour armes à feu reçus dans leur boite aux lettres. On s’exclame, on récupère les prospectus dans la poubelle, on hallucine. C’est pas cher, c’est marketé avec la même efficacité qu’un produit pour chiottes, ça a l’air de marcher par correspondance, colis reçu sous trois jours, satisfait ou remboursé, vu à la télé. Par la suite, on s’est habitués, dans les petites villes, à déchiffrer souvent sur des devantures “guns and ammunition”, ou le petit raccourci mignon “guns and ammo”.

– le camping playmobil offert par mes parents à Nayla et Charlotte (3 et 5 ans) pour Noël. Dans le camping playmobil, il y a des petites toilettes playmobil. Le premier jeu auquel les filles jouent, spontanément, une fois qu’on a monté le camping, c’est de hurler “lockdown, lockdown, everybody lockdown, cachez-vous tous” et de planquer tous les petits paymobil dans les petites toilettes. Tout ça parce qu’à l’école, ils font des lockdown, soit des sortes de jeu de rôle “comment qu’on se planquerait bien s’il y avait un type avec une kalach” plus d’une fois par mois. Dans la série “playmobil, sonde l’inconscient de tes bambins”, on était servi.

– les tuerie après tuerie après tuerie. Quand on n’habitait pas ici, on voyait ça de très loin, comme un folklore sanglant, une incompréhensible particularité culturelle qui donnait lieu à des énormes faits divers. Sandy Hook, Columbine. Des lieux vaguement exotiques, des images de mamans hurlant et des commentaires avec graphiques badants. Du coup, une poignée de films ffff Télérama, où Michael Moore ou Gus Van Sant tentaient de percer à jour le mystère à grands renforts de travelings artistiques. Depuis, on a trois enfants qu’on dépose à l’école américaine tous les matins. La première personne qu’on y croise est toujours le pauvre garde – évidemment noir – qui glandouille sur youtube au lieu de regarder ses 18 écrans de surveillance. Sa mission est de rassurer mollement les parents, mais bien plus sûrement de se faire buter en premier si d’aventure un adolescent mal dans ses pompes débarquait avec son AR-15. Alors on sait bien que le marketing sécuritaire c’est de la merde, mais on a désormais nous aussi le coeur serré devant les photos de mamans qui hurlent et les graphiques badants.

– et puis depuis quelques temps, le vague espoir totalement dingue que l’Amérique devra son salut à quelques gamins traumatisés. Et on est assez soulagés de ce qui semble – enfin – en train de se passer.

Une croutasse au flea market de brooklyn : autour de 70 dollars

Le juste prix ?


Un tube de gouttes pour les yeux prescrit ce matin par le médecin pour la conjonctivite des enfants, après prise en charge par l’assurance, et substitution au profit d’un générique : 83 dollars

Une opération du coude pour mon mec, avant prise en charge par l’assurance : 93 400 dollars

2 cheeseburgers chez MacDo : 2 dollars

Une carotte, une tomate, une fraise, une banane, une salade dans un grand supermarché de Nashville, Tennessee, l’année dernière : ça n’existait pas

Un kilo de carottes bio chez Freshdirect, le livreur à domicile un peu équivalent Monop en terme de qualité et de coeur de cible   : autour de 7 dollars

Six packs de chips dans le supermarché du coin : 3 dollars

Une place pour Hamilton, le Broadway le plus couru du moment (enfin du moment depuis 2015) : autour de 500 dollars (on a réussi à y aller sans payer ce prix, c’est un peu l’exploit 2017)

Un billet au Moma : 25 dollars

Une inscription en fac : autour de 50 000 dollars

Un gallon d’essence à la pompe : autour de 3 dollars, plutôt un peu moins (gallon = 3,78 litres).

Le taux d’imposition sur le revenu : autour de 32% du salaire, en général un peu moins, prélevé à la source

 

autres idées de trucs américains un peu lunaires ?

 

Evans-Pritchard sors de ce corps (private joke qui ne fera rire que moi, mais grassement)

L’anthropologie pour les nuls


Si vous souhaitez aborder la vie en anthropologue, ce qui ne sert à rien mais fait toujours chic, voici une petite to-do list gratos :

– de manière générale, utiliser des mots longs et grecs. Et quelle que soit la discussion, glisser l’air de rien un « la police en tant que pouvoir performatif ».

– penser aux termes « esthétique » et « contrôle » (avec le triple lutz piqué, esthétique du contrôle). Dire « représentation » avec l’air pénétré.

– trouver systématiquement qu’il faut repenser ce que dit l’interlocuteur (le fameux « reframing »). Ca marche hyper bien avec les termes susmentionnés : repenser la représentation, repenser l’esthétique. Mais comme ça ne veut rien dire, il sera préférable de rester dans l’asbstrait. On ne repensera pas les tickets resto.

– prendre l’air épuisé pour parler de sujet néolibéral. Le néolibéralisme épuise pas mal les anthropologues, qui profitent pourtant grassement du fonctionnement très néolibéral des universités américaines.

– Etre toujours plus tolérant que la personne en face de laquelle on parle, et s’offusquer du sous-texte raciste de n’importe quoi. Ca inclut soi-même, l’autoflagellation est très très bien vue. L’anti-racisme professé n’empêchera bien sûr pas d’aller faire du tourisme exotique dans des contrées lointaines.

– Enfin, il conviendra de citer Foucault à pleines brassées, et plein d’autres penseurs français ultra hypes aux US alors qu’en France, bof. En vrac : Fanon que je vous conseille sérieusement à tous, Barthes, Rancière, Derrida et même ce bon vieux Bruno Latour qui est totalement incompréhensible, même en français et même quand on le lit bourré. Et merde, on parle de l’exportation du luxe à la française, mais beaucoup trop peu des penseurs français tristes du 20e siècle qui cartonnent. ATTENTION : Sartre et Beauvoir c’est fini. So 70’s.

 

Roman-photo / la Virginie


Bon, alors je viens de passer 1h à tenter d’inscrire des légendes à mes photos, j’ai pas réussi.

Vous restent ces images pour rêver, ces images pour vous évader …

et oui, ce moment où un convoi de 15 pick-up parés de drapeaux immenses, suprémacistes et claquant au vent, a débarqué silencieusement dans un parking désert était un pur moment de terreur tarantinesque.

Egorger, nos fils et nos compagneu ... (illustration pour le cours de morale, circa 1925).

there’s a heeeero


La semaine dernière, la maitresse de Nayla envoie à tous les parents le mail suivant (intitulé « envoyer de la joie à nos héros ») : bonjour parents ! cette semaine, nous avons discuté des différentes factions militaires, et en l’honneur de Veteran’s day (le 11 novembre, jour des anciens soldats), chaque enfant a écrit une carte à l’un de nos héros. Ces lettres seront distribuées dans le monde entier à nos soldats ou anciens soldats.

Pour en remettre une couche, l’une des mamans, que je ne peux pas blairer, avait renvoyé un mail derrière : « super ! formidable que nos enfants apprennent à aimer ceux qui servent notre pays ».

Ni mon mec ni moi ne sommes convaincus par le caractère super de tout ça, ni sur la forme ni sur le fond.

Après en avoir discuté une partie du week-end, on a donc décidé que ça nous chauffait suffisamment pour qu’on en fasse une question de principe.

Munis des éléments de langage balancés par nos copains « résolution de conflit » appelés à la rescousse, on s’est donc fendus dimanche soir d’une lettre à la proviseur et à la maitresse. On a tenté d’expliquer sans être trop relous que les soldats américains, ou l’armée américaine, ou l’armée tout court, pouvaient n’être pas considérés comme nécessairement héroïques, que cinq ans c’était un peu jeune (mais malins, on a évité le terme « propagande »), qu’on était tous les deux bien ennuyés que notre fille envoie des lettres « you are my hero » à des soldats américains et que dans le contexte d’une école multiculturelle notre point de vue n’était probablement pas unique. Le tout étouffé sous des tartines de « on adore l’école, Nayla adore l’école, on vous adore, hihihi ».

J’avoue qu’après la treizième relecture, au moment d’appuyer sur « send », j’ai un peu palpité : allait-on se faire virer (de l’école, ou très accessoirement du pays) ? Mais mon mec a pris son regard « intégrité morale numéro 137″ pour me dire : mon petit chou, si on se fait expulser pour ça, c’est que ce pays n’était pas pour nous. J’ai dit « oh, Jean-Pierre, la vie avec toi est une aventure », et j’ai envoyé.

Le proviseur a immédiatement balancé un email courtois mais très ferme, nous invitant à discuter de ce sujet elle, en présence de la maitresse. Le rendez-vous est demain. Je suis présentement en train de réviser mes fiches « géopolitique mondiale ».

Quant à Nayla, à qui on a vaguement demandé son avis après coup, elle nous a répondu en fronçant les yeux pour essayer de se rappeler : « oui oui, on a écrit une lettre la semaine dernière. A qui ? Oh j’ai oublié ».

Pendant ce temps, à Vera Cruz, la baby sitter se débattait aux prises avec trois enfants qui voulaient rereregarder Frozen.

Le mariage américain


Il y a 15 jours, on a assisté à notre premier mariage américain (sans la messe parce que la babysitter nous avait plantés au dernier moment et qu’il a fallu trouver une solution dite « bout de ficelle »). On est arrivés sur le coup de 18h dans le fin fond du Queens. Chaussures vernies, Uber noir, costume propre. Des princes. Le lieu de la réception ressemblait à quelque chose comme une villa espagnole croisée avec une église grecque orthodoxe. Tout ça entre deux autoroutes, bref expérience postmoderne « la méditerranée vu par les ricains ».

Attention, jeu des trois différences.

1- De manière générale, l’américain dine à 18h et termine ses soirées autour de 22 heures. Donc lorsqu’on a constaté, à notre arrivée, que les stands de paella, ribs et saucisse-mozzarella étaient dressés, mon mec et moi on s’est jetés sur la bouffe comme les crevards patentés qu’on est. En 1/2 heure on avait lavé le très copieux buffet, dessert compris, et ingéré un respectable paquet de calories. Verdict : Diner pas mal, assez gras, plutôt bizarrement organisé. C’est alors que Nestor le majordome nous indique qu’il faut passer dans la deuxième salle … et qu’on entre dans la salle du dîner. Tout le monde s’est foutu de notre gueule quand on a hoqueté « so euh the ribs was not the dinner? » non abrutie c’était le cocktail. On a dû retourner à la case départ. Quatre plats, commençant par une entrée légère : pasta al pomodoro with tomatoes (postmodernisme « le diner mébiterranéo-chic dans ton assiette »). C’est là que tu regrettes de ne pas avoir emporté de citrate de bétaïne dans ton sac à main so French.

2- Couverture médiatique = 4 photographes dont un quasiment suspendu aux candélabres, un drône et un cameraman qui traquait les mariés comme dans un trip Las Vegas Parano (je n’exagère pas). Autant dire qu’au niveau de l’album Facebook « our wedding », rien n’avait été laissé au hasard. J’ai vécu mon premier moment star lorsque mon mec a fait son malin sur Modern Love de David Bowie (comme à tous les mariages), et que tous les photographes ont convergé sur nous. Je pense que les mariés vont pouvoir effacer 1.380 photos de type « cellulite en gros plan ».

3- pas sûr pour le rétro-projo balançant des clips années 80 pendant le mariage. Mais c’était un moment intéressant pour réaliser que les Inconnus étaient des observateurs éclairés et précis de leur époque. Une autre copine américaine m’a glissé à l’oreille qu’un rétro-projecteur aux weddings c’était « so Long Island », je savoure encore la portée anthropologique de cette remarque (sans trop la comprendre).

Bon et bien sûr les robes longues et les brushings, et les French manicures, et les gens qui viennent du monde entier, la chocolate fondue avec des s’mores et les rituels de discours si différents des nôtres. Reprenons vite une grande lampée d’Amérique de l’âge d’or avant que Trump ne nous la désintègre.

L’affreux cours de djembe


Voilà, j’ai fini par me faire avoir : Nayla, 4 ans, est inscrite depuis trois mois à un cours de djembe. J’en pouvais plus des sourires consternés et des petits pincements de lèvres suggérant que je privais mes enfants d’une source d’Epanouissement Obligatoire.

Toutes les semaines, j’accompagne donc Nayla l’européenne, munie de son djembe made in China, au cours de djembe new-yorkais où le prof a une tête de boucher du midwest et enseigne des « rythmes africains ». Je kifferais volontiers le décalage « quatre continents » si je n’étais pas régulièrement saisie :
1/ d’irritation contre le prof qui s’obstine à parler de l’Afrique comme d’un grand pays mystérieux et uniforme
2/ par l’odeur de prout qui règne immanquablement dans toute réunion de plus de deux enfants.

L’autre problème du cours, c’est que les parents sont censés participer. Les premiers cours, je me suis retrouvée comme une  adolescente godiche et rétive, obstinément assise quand l’ensemble des gamins et les mamans ravis dansotaient avec leur djembe en une parodie dégueulasse des dimanches à Bamako (ouais, pas de papa of course) . Depuis j’ai trouvé un prétexte pour me barrer « exceptionnellement » et je vais lire mes bouquins d’anthropologie au café du coin pendant que Nayla fait du djembe sans sa maman.

Bon, la prochaine fois, je vous parle de Jessica, la propriétaire des cours obèse et stridente, mais là c’est la journée des droits de la femme (ici on a squizzé le coup des droits de la femme, ça s’appelle « international women’s day »), je refuse donc d’être méchante avec mes consoeurs.

Choking hazard: Nous sommes une école dinosaure-free. Amener des dinos à l'école est passible de sanctions pouvant aller jusqu'à l'exclusion de l'enfant. Nous nous réservons le droit de prévenir les autorités en cas d'apport de dino dans l'enceinte de nos bâtiments.

Saint Valentin, bilan chiffré


Dans la rue, un new-yorkais sur trois portait un bouquet de fleurs ce soir vers 18 heures …

… et 20 minutes de queue (à la louche) dans le magasin de papeterie / cartes de voeux devant lequel je suis passé

3 heures 30 de motivation poussive pour faire écrire « happy valentine’s day » à Nayla (4 ans), sur les 24 cartes de la St Valentin qu’elle a distribuées à ses copains

1 carte bizarre envoyée par Nayla (elle y tenait) : « Walker, don’t hit me and I will be your friend » (Walker, ne me tape pas et je serai ton amie). La maman de Walker a dû faire une sale gueule en ouvrant les cartes ce soir

39 cartes reçues par nos trois enfants au total, avec 37 petits cadeaux scotchés sur les cartes (et deux mamans radines)

Les petits cadeaux: 28 sucettes pas bonnes du tout, 2 sortes de tang 2.0 qui ont l’air d’avoir la puissance d’un vermifuge, 3 petits dinosaures en plastique rose du style oh-regarde-le-bébé-s’est-tué-il-a-bouffé-le-dino, 9 chocolats, 0 chocolat mangeable, 4 gommes en forme de coeur, 17 stylos et plein de gommettes.

500 grammes de plastiques divers balancés à la poubelle après ouverture

Dans l’école des enfants, le bilan carbone annuel du Sierra Leone dépensé en un jour

 

Happy Valentine’s Day!!!

La gueule de bois.


Tout n’est pas plié mais ça y ressemble bigrement (« bigly », comme il dit).

Tu as le premier moment où tu dis 37 fois putain devant ton ordi.

Le deuxième moment où tu te dis que ce pays déconne de toute manière à plein tubes, que ça n’est pas possible d’admettre tant d’inégalités, et que finalement un vote tellement « disruptif » est peut-être un bon moyen de donner un coup de pied dans la fourmilière et donc après tout pourquoi pas.

Le troisième où tu te dis qu’en tant que femme, en tant que féministe, en tant qu’être humain, tu sais déjà que le mec va commettre des dommages sociétaux et « raciaux », irréparables, et là tu te remets à bouffer tes doigts devant ton ordi en répétant 37 fois putain.

Le quatrième où tu te demandes si tu n’es pas Marie Antoinette dans sa tour, qui observe une triste révolution du haut de sa mignonette fenêtre New York Times. Tu te demandes si tu as même le droit de discuter de ça, du vote populaire, du Brexit ou du traité de paix colombien alors qu’au fond, « le peuple » américain, ses peurs et ses galères, tu n’y connais rien, et s’offusquer sur Facebook avec tes petits copains qui pensent comme toi ne va pas te mener bien loin.

Et en filigrane, les éternels débats à la con des étrangers dans un pays dont la politique devient tendue, si-c’est-comme-ça-je-me-casse-au-Canada (le serveur pour se barrer au Canada a planté). C’est là que Baudelaire a du panache.
« Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;
Pars, s’il le faut. L’un court, et l’autre se tapit
Pour tromper l’ennemi vigilant et funeste »

J’en suis là.