uschapters
Hard times in New York Town


Tag: Les portraits ampoulés


Le clochard de mon quartier


Le clochard de mon quartier n’a pas grand chose de new-yorkais. Il n’est d’ailleurs peut-être pas new-yorkais. Ce qui est très new-yorkais, c’est qu’il est seul dans mon quartier.

Cette ville tricote de la solitude au kilomètre, cette ville est inhumaine d’exigence, de fric, de tout, cette ville est une succube qui vous recrache exsangue, cette ville charrie donc – forcément – de la misère.

Il y a pourtant peu de clochards. Quelques uns, avec un carton désespéré qui dit immanquablement qu’ils sont vétérans de quelque chose.

Alors il se murmure beaucoup de chose sur les clochards à New York.

Que le métro en abriterait des milliers.

Que Giuliani les aurait tous viré – mais où ?

Qu’il n’y en aurait simplement pas, seulement des travailleurs précaires qui dormiraient dans des « shelters » (littéralement refuges) – mais je sais, pour glandouiller dans une ONG, que des shelters, il n’y en a pas tant que ça, et qu’ils sont aussi violents et hors les murs, que ceux du 115 à Paris.

Il se murmure aussi beaucoup de choses sur le clochard de mon quartier. Des légendes atroces ou farfelues, et diverses. Je ne sais vraiment que ce que je vois : qu’il est chaque jour un peu plus absent, plus maigre, plus implacablement alcoolisé.

Et moi, j’ai beau écrire des jolis articles avec plein d’adverbes, je suis comme tout le monde ici et partout, chaque jour un peu plus lâche et plus fuyante.

Kevin le kiné


Mon mec s’est pété le coude en cinq morceaux l’année dernière. Trois fois par semaine pendant 3 mois, il s’est donc rendu au cabinet de Kevin le kiné. Il a fini par l’inviter à diner *.

Kevin est arrivé. Il a béé d’admiration devant nos pâtes champignons-tomate pourtant plutôt basiques. J’ai observé en rigolant son look studieusement hipster (bon, et ses fesses qui sont un peu un chef d’oeuvre dans le genre prof de yoga).

En mangeant, Kevin s’est lancé dans une explication des dates new-yorkais. Parce que vraiment, nous, les dates new-yorkais on a du mal à comprendre.

Donc Kevin a 38 ans, il est plutôt beau, très avenant. Il gagne bien sa vie et a un boulot assez cool. Sur la pyramide de la prédation amoureuse, Kevin devrait être plutôt haut, à dominer pépère sur sa branche. Et en fait non. Kevin galère. Ca fait dix ans qu’il « date », et il n’a pas peur de dire qu’il en a sa claque.

– il en a marre de passer du temps sur internet à dégoter des copines potentielles. A l’écouter, New York n’est pas trop l’endroit où on se balade sur l’avenue le coeur ouvert à l’inconnu. Tu vas sur match.com et tu la fermes.

– il en a marre de faire de la gestion de « dates ». Il est à l’heure actuelle à la tête d’un cheptel d’une dizaine de « dates », et c’est la cata pour répondre aux texts, relancer correctement et se rappeler des bonnes anecdotes. Je lui dis « ben « date » une seule fille ». Sotte que je suis. Le système est vérolé jusqu’à l’os : les filles qu’il « date », « datent » elles-mêmes comme des forcenées, leur premier vendredi de libre pour un diner aux chandelles est deux mois plus tard. Il faut bien que le pauvre Kevin s’occupe entretemps.

– il trouve ça ruineux (puisque visiblement c’est réellement les garçons qui régalent).

– il a envie de se marier et d’avoir des gosses, et ça commence à le gonfler de revenir toujours à la case départ premier diner jolie chemise sourires contraints « alors tu viens d’où tu fais quoi dans la vie ». Kevin concède qu’à force, il finit par se vautrer dans le monde de l’hyper-compétition « datesque », et refuse de rappeler des filles pourtant sympa pour des raisons pourries.

Bref, Kevin, 38 ans, plutôt beau, partagerait aventures et plus si affinités. Contacter uschapters pour ses coordonnées.

 

j’ai parfois l’impression que mon mec fait un concours « devenir ami avec les types les plus improbables ». L’idée d’inviter en même temps son PDG, ma soeur et un type qu’il a croisé dans le bus ne l’effraie pas du tout.

Kate dans le métro


Un jour où je ne suis même pas fatiguée, une grande brune plutôt robuste propose de me céder sa place dans le métro. Je décline en souriant : elle-même semble épuisée. Elle insiste, je m’assieds.

Elle se présente. Kate. Me demande à combien de mois de grossesse j’en suis. Amorçage de conversation. Elle a le visage un peu crispé mais avenant, et un rouge à lèvres trop rouge, qui lui barre le visage comme une armure. Elle a aussi un bébé de six mois et un de deux ans, elle dit qu’elle voit bien dans quelle galère je dois être. Moi, ce que je vois, c’est qu’elle a l’air d’avoir sacrément besoin de parler.

Elle a 42 ans, elle est associée en droit du financement dans un cabinet d’avocats. Moi aussi j’étais avocat avant. Ca nous fait deux points communs : deux enfants, avocat. Kate est enchantée.

Comme la plupart des new-yorkaises, Kate a pris six semaines de congé maternité pour chacun de ses deux enfants. Elle m’explique avec une fierté tendue que depuis, elle a organisé sa vie au cordeau. Elle a embauché une nounou qui vient tous les jours entre 17h et 21h pour préparer le diner et mettre la table. Pendant ce temps, Kate profite de ses petits. Elle dit « je profite » avec le ton qu’avaient mes parents quand ils me disaient « fais tes maths ».

Elle jongle entre les déplacements professionnels. Elle était à Chicago il y a deux jours, elle va repartir la semaine prochaine, je ne sais plus trop où. Elle mentionne son mari à ce moment là, son épaule se soulève. Il fait tampon lors de ses déplacements.

Le soir, quand elle rentre de sa tour, Kate « profite » de ses enfants pendant que la nounou trime à l’arrière-plan, puis elle met les enfants au lit, et retravaille. Elle dort par tranches de deux heures : son bébé se réveille encore beaucoup, beaucoup. A mon interrogation semi-muette, elle répond que non, évidemment elle n’envisage pas de le laisser pleurer.  D’ailleurs ça n’est pas possible, elle allaite toujours. Je fais un « …????? » très lisible. Elle explique que non non, tout est sous contrôle, elle pompe son lait au bureau et puis elle le congèle avant et pendant les déplacements. Bon, par contre, elle est un peu fatiguée. D’autant que l’ainé est jaloux (je comprends « chiant », mais ça, Kate ne le dirait pas).

Le matin, après ses nuits calamiteuses, Kate se lève, remet son rouge à lèvres trop rouge, et repart travailler.

Tout ça a quelque chose de ridicule, et aussi quelque chose de magnifique : Kate fait évidemment partie des femmes que je devrais envier, pas plaindre. Mais les contraintes dont elle se sangle ont l’air de tellement la déchirer que malgré les les dix ans et probablement plusieurs centaines de milliers de dollars qui nous séparent, et malgré mon absence totale de légitimité à conseiller qui que ce soit sur quoi que ce soit, j’ai sincèrement envie de lui dire que t’inquiète Kate, tout va bien, tu gères à mort, respire, bois un coup, pense à toi, et peace.

Nous sommes arrivés à la station de Kate. Elle remet son sac à main sur son épaule, reprend son armure, et galope sur l’escalator.

Le chauffeur de taxi polonais


On a pris tous les quatre un taxi pour l’aéroport. Comme le taxi était payé par la boite de mon mec, c’était une compagnie chic, du genre avec sièges en cuir et bouteilles d’eau de 33 cl à disposition.

Charlotte s’est empressée de vomir du lait caillé sur les sièges en cuir, histoire que le chauffeur comprenne immédiatement de quel bois elle se chauffait. J’ai coulé un regard inquiet au type. Il est resté impénétrable. Je l’ai observé dans le rétroviseur et sans même réfléchir, lui ai demandé s’il était polonais. Ca paraissait presque trop évident. Une tête un peu carrée, un buste de nageur en plein air dans un costume rayé. Et puis cet air de mélancolie sévère sous ses cheveux trop fins.

Quand il m’a confirmé sa polonitude, ravi que je l’aie percée à jour, il a immédiatement enchainé sur une très chic conversation à l’européenne. Conseils réconfortants « vous devriez revoir (insérer le nom d’un réalisateur polonais connu, mais quand même moins connu que Polanski) ». Je voyais d’ici se profiler une discussion très rassurante pour des européens autoproclamés cultivés.

Peut-être a-t-il été mis en confiance par cette introduction pourtant banale, ou par les deux filles qui maintenant pionçaient docilement dans nos bras. Mais brutalement, le dialogue a fait une embardée imprévue. (suite…)

la dame qui fait traverser la rue


Je veux vivre dans les bras de Roselyn. Roselyn, c’est la dame qui fait traverser la rue.

Elle sourit, hiver comme été, sous 40 degrés ou -10. A s’en faire péter les fossettes. Avec une sincérité de gateau au chocolat.

Elle dit « good morning my love » à ma petite fille, avec du miel dans la voix. Et ma petite fille, qui ne se jette dans les bras de personne, se jette dans ses bras.

La dame qui fait traverser la rue donne envie de boire un bon thé chaud, d’appeler ses grands-parents pour leur dire qu’on les aime et d’acheter des fleurs pour n’importe qui.

La dame qui fait traverser la rue a 56 ans et en paraît 15 de moins. Elle a eu cinq enfants, quatre petits enfants dont l’ainée a 8 ans. Et la totalité des gamins du quartier va lui raconter ses petits bobos.

La dame qui fait traverser la rue a un boulot dur, et ingrat. Et elle a l’air tellement heureuse je me surprends à être envieuse de ce boulot.

Le sermon dans le métro


J’ai rendez-vous avec un avocat pour parler de mon boulot. Je suis coincée dans le métro parce qu’un abruti dans la rame de devant a pressé la sonnette d’alarme. Il fait chaud. Je n’ai pas déjeuné. Cela fait trente minutes que j’attends.

Une dame harangue les passagers blasés. J’ai déjà bien sûr assisté à ce genre de scènes, mais jamais dans un métro coincé pendant trente minutes.

Les visages des auditeurs sont de plus en plus fermés, mais personne ne va lui dire de se la fermer. Je ne sais pas si c’est par respect ou par peur, elle a l’air quand même bien barrée.

Elle est à la fois véhémente, et curieusement atone. Elle formule dans un mauvais anglais un discours qui semble destiné à nous convaincre, et qu’elle n’essaie pourtant pas de rendre convaincant.

Je comprends vaguement qu’il est question d’une diatribe contre la mode, une brassée de God Allmighty. Et puis cette phrase : « money won’t give you life ». Elle a l’air de s’insurger contre l’inhumanité de notre monde.

Elle a l’air fatiguée, elle porte un petit sac en plastique noir.

Elle s’arrête aussi soudainement qu’elle avait commencé.

Thank you for listening.

Le public est visiblement soulagé.

Elle s’assoit timidement à côté d’une dame, et retourne à l’anonymat.

Pourtant, dans notre métro coincé, mon voisin me propose un muffin aux bananes. Mon autre voisin répond que non, il n’y a pas de wifi, sinon il me prêterait son smartphone.