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Hard times in New York Town

Le chauffeur de taxi polonais


On a pris tous les quatre un taxi pour l’aéroport. Comme le taxi était payé par la boite de mon mec, c’était une compagnie chic, du genre avec sièges en cuir et bouteilles d’eau de 33 cl à disposition.

Charlotte s’est empressée de vomir du lait caillé sur les sièges en cuir, histoire que le chauffeur comprenne immédiatement de quel bois elle se chauffait. J’ai coulé un regard inquiet au type. Il est resté impénétrable. Je l’ai observé dans le rétroviseur et sans même réfléchir, lui ai demandé s’il était polonais. Ca paraissait presque trop évident. Une tête un peu carrée, un buste de nageur en plein air dans un costume rayé. Et puis cet air de mélancolie sévère sous ses cheveux trop fins.

Quand il m’a confirmé sa polonitude, ravi que je l’aie percée à jour, il a immédiatement enchainé sur une très chic conversation à l’européenne. Conseils réconfortants « vous devriez revoir (insérer le nom d’un réalisateur polonais connu, mais quand même moins connu que Polanski) ». Je voyais d’ici se profiler une discussion très rassurante pour des européens autoproclamés cultivés.

Peut-être a-t-il été mis en confiance par cette introduction pourtant banale, ou par les deux filles qui maintenant pionçaient docilement dans nos bras. Mais brutalement, le dialogue a fait une embardée imprévue.

Il nous a tout raconté, toute sa vie.

Il avait fui le régime polonais, à 20 ans, en 1981, était parti pour Cologne. Il ne savait même pas comment il avait pu obtenir un passeport, mais a expliqué que pendant une période très courte, le régime polonais a préféré accepter l’émigration des jeunes, plutôt que de les laisser végéter en Pologne et devenir des opposants politiques potentiellement féroces. Il avait eu sa chance de faire sa demande de passeport pendant cette période.

Il avait débarqué à Cologne ; il était reparti rapidement, trimballant ses valises et son mal-être jusqu’aux Etats-Unis.

Sa maman était restée en Pologne, malgré ses deux enfants désormais émigrés, l’un à New York, l’autre à Cologne.

Un jour, elle avait été diagnostiquée Alzheimer.

Peu de temps après, elle avait pris le bus, et disparu. Totalement disparu. Son frère et lui étaient restés un an sans nouvelles d’elle. Je les imagine sobrement dévastés au téléphone. J’imagine leur angoisse pudique, leur culpabilité d’être loin, la même que tous les étrangers au monde quand les nouvelles du pays sont mauvaises.

En avril dernier, mon chauffeur de taxi avait reçu un coup de téléphone ; il avait alors appris ce qui s’était passé plus d’un an auparavant. Sa maman avait donc pris un bus jusqu’au terminal, à la lisière de la ville, elle s’était enfoncée dans la forêt. Elle était morte noyée dans le marécage de cette forêt. Il a répété plusieurs fois pensivement « in the swamp, in the forest » et je pouvais percevoir la forêt immense et noire, et un lac polonais de conte de fée, tout aussi noir, rond et menaçant (même si bon, le terme « swamp » m’a aussi fait penser au marécage pétaradant de Shrek). J’ai imaginé la robe de la maman, un peu trop grande, un peu trop blanche, une robe de Pina Bausch ou d’Ophélie, ou de n’importe quel film d’horreur cheap.

Il se demanderait toujours si elle ne s’était pas suicidée.

Il disait tout cela avec une grande facilité, avec le même ton sourd et brutal qu’il avait pris pour nous demander « quelle compagnie, quel terminal » quand nous étions entrés dans le taxi.

Nous, derrière, plaqués par la force de son récit, on hésitait à l’interrompre par des platitudes de circonstance. Les filles se sont réveillées, mon mec s’est occupé d’elles ; j’en étais incapable.

Sur ce, on est brusquement arrivés au terminal 2. Sa voiture nous a vomis, nous, nos deux petites filles, nos quatre sacs, l’eau, les biberons, la turbulette, la poussette. Il nous a plantés là, en répétant avec des moulinets de bras que cela avait été une rencontre très inspirante.

Et il est reparti, un signe de la main pour les deux petites. Je n’ai même pas pu lui dire au revoir.

Mon mec m’a regardée. Il a secoué la tête, et a dit, très simplement « non mais quand même, quelle vie ».

Et on a mis en branle la stupide mécanique de l’aéroport, où l’on court bruyamment en rond, en essayant de griller la queue à l’enregistrement, se précipitant nerveusement pour enlever ses chaussettes à la sécurité, pour finalement se retrouver à renifler comme un con pendant des plombes les parfums de duty free.

 

Une semaine après, on était de nouveau à l’aéroport, cette fois pour rentrer à New York. La même compagnie de taxis avait envoyé tout un essaim de chauffeurs pour ramener des gens sous-importants chez eux.

Il était là, engoncé dans sa cravate.

Je portais Charlotte dans sa turbulette, ma toute petite rouquine épuisée par les quatre heures d’avion.

Quand il m’a vue, il s’est précipité. Il a presque crié, dans son anglais guttural, qu’il voulait absolument nous revoir, qu’il avait oublié de me dire quelque chose d’important.

Il a tout de suite embrayé, comme si la conversation ne s’était jamais interrompue.

Le jour où sa mère avait disparu, il avait fait un rêve. Sa mère lui téléphonait, elle avait une voix extrêmement heureuse. Lui, dans son rêve, ne cessait de l’interroger : « mais où es-tu ? mais où es-tu ? ». Elle l’avait rassuré. Elle était dans un endroit merveilleux, il ne fallait pas qu’il s’inquiète, elle était parfaitement heureuse. Il n’avait pu lui arracher de détails sur la nature de cet endroit. Il s’était réveillé.

Il m’a regardé obliquement et m’a dit « c’est la preuve la plus sûre, selon moi, de l’existence d’un au-delà. Je voulais absolument vous dire ça, c’est très important ».

Et puis, comme son client sous-important l’entrainait, il m’a serré la main, et je lui ai dit stupidement, emportée par la grandiloquence de l’instant, que l’on se reverrait peut-être dans cet au-delà dont il parlait. Il a souri, et ajouté « ou alors peut-être que tu reprendras mon taxi ».

 

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