uschapters
Hard times in New York Town

Kate dans le métro


Un jour où je ne suis même pas fatiguée, une grande brune plutôt robuste propose de me céder sa place dans le métro. Je décline en souriant : elle-même semble épuisée. Elle insiste, je m’assieds.

Elle se présente. Kate. Me demande à combien de mois de grossesse j’en suis. Amorçage de conversation. Elle a le visage un peu crispé mais avenant, et un rouge à lèvres trop rouge, qui lui barre le visage comme une armure. Elle a aussi un bébé de six mois et un de deux ans, elle dit qu’elle voit bien dans quelle galère je dois être. Moi, ce que je vois, c’est qu’elle a l’air d’avoir sacrément besoin de parler.

Elle a 42 ans, elle est associée en droit du financement dans un cabinet d’avocats. Moi aussi j’étais avocat avant. Ca nous fait deux points communs : deux enfants, avocat. Kate est enchantée.

Comme la plupart des new-yorkaises, Kate a pris six semaines de congé maternité pour chacun de ses deux enfants. Elle m’explique avec une fierté tendue que depuis, elle a organisé sa vie au cordeau. Elle a embauché une nounou qui vient tous les jours entre 17h et 21h pour préparer le diner et mettre la table. Pendant ce temps, Kate profite de ses petits. Elle dit « je profite » avec le ton qu’avaient mes parents quand ils me disaient « fais tes maths ».

Elle jongle entre les déplacements professionnels. Elle était à Chicago il y a deux jours, elle va repartir la semaine prochaine, je ne sais plus trop où. Elle mentionne son mari à ce moment là, son épaule se soulève. Il fait tampon lors de ses déplacements.

Le soir, quand elle rentre de sa tour, Kate « profite » de ses enfants pendant que la nounou trime à l’arrière-plan, puis elle met les enfants au lit, et retravaille. Elle dort par tranches de deux heures : son bébé se réveille encore beaucoup, beaucoup. A mon interrogation semi-muette, elle répond que non, évidemment elle n’envisage pas de le laisser pleurer.  D’ailleurs ça n’est pas possible, elle allaite toujours. Je fais un « …????? » très lisible. Elle explique que non non, tout est sous contrôle, elle pompe son lait au bureau et puis elle le congèle avant et pendant les déplacements. Bon, par contre, elle est un peu fatiguée. D’autant que l’ainé est jaloux (je comprends « chiant », mais ça, Kate ne le dirait pas).

Le matin, après ses nuits calamiteuses, Kate se lève, remet son rouge à lèvres trop rouge, et repart travailler.

Tout ça a quelque chose de ridicule, et aussi quelque chose de magnifique : Kate fait évidemment partie des femmes que je devrais envier, pas plaindre. Mais les contraintes dont elle se sangle ont l’air de tellement la déchirer que malgré les les dix ans et probablement plusieurs centaines de milliers de dollars qui nous séparent, et malgré mon absence totale de légitimité à conseiller qui que ce soit sur quoi que ce soit, j’ai sincèrement envie de lui dire que t’inquiète Kate, tout va bien, tu gères à mort, respire, bois un coup, pense à toi, et peace.

Nous sommes arrivés à la station de Kate. Elle remet son sac à main sur son épaule, reprend son armure, et galope sur l’escalator.

us chapters

us chapters

5 Commentaires

  •    Reply

    Billet très touchant je trouve, bravo !
    Je rencontre des Kate tous les jours et je mesure la chance que j’ai de m’occuper de mon fils à plein temps, de ne pas courir, d’être sereine.

    •    Reply

      merci !!! ça fait super plaisir. Des working women surmenées on en rencontre partout, mais j’ai l’impression effectivement qu’à NY elles poussent le surmenage jusqu’à l’art … et par ailleurs, bravo si tu arrives à rester sereine dans cette ville de fou ! j’ai l’impression qu’ici quel que soit son contexte personnel, tout le monde est stressé …

  •    Reply

    Ah ah, c’est parce que j’habite Brooklyn !! On aime se balader dans Manhattan le week-end et quand on rentre chez nous, on a l’impression d’être à la campagne !

  •    Reply

    Bonjour,

    J’ai découvert votre blog la semaine dernière, je l’ai lu d’une traite..bravo c’est tellement bien écrit, j’aime beaucoup!
    Et comme il faillait bien un début à tout je commente car ce billet m’interpèle tout particulièrement aujourd’hui.
    J’habite à Houston depuis plus d’un an et au travail, je suis assise à côté d’une toute petite pièce (ayant une petite table et deux fauteuils). Beaucoup de gens s’y rendent pour des réunions courtes ou des petits points. Je n’y faisais pas vraiment attention jusqu’à aujourd’hui (plus d’un an dans la boite quand même) ou j’ai remarqué que des femmes s’y rendaient seules avec toujours un gros sac à l’épaule. Je pensais bêtement qu’elle avait des coups de téléphone perso à passer. Mais en la croisant dans la cuisine juste après je l’ai vu mettre ses biberons au congélateur dans la cuisine. Et en regardant bien après coup une petite affiche à moitié tombée par terre sur laquelle est écrit « Nursing room » était collée sur la porte de cette fameuse petite pièce….donc question venant d’une nullipare, comment font les mamans en France? Obligées d’arrêter d’allaiter après le congé mat?

    •    Reply

      merci beaucoup, c’est hyper gentil !! pour ce qui est de la nursing room, je ne savais pas que c’était officiel (je pensais qu’elles faisaient ça un peu honteusement, aux toilettes …) tant mieux à la limite. Mais ça fiche le vertige. Et pour l’allaitement en France, mes copines (et moi quand j’y étais) ont toutes + ou – trois mois post naissance, et celles qui allaitaient avant arrêtent en général à ce moment là (ou se « contentent » du matin et du soir). Ce qui me sidère, c’est qu’ici le congé mat est beaucoup plus court, mais les femmes s’astreignent à allaiter un an …

Laisser un commentaire